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19/03/2009

En face du numéro 28

 

Placide est chanteur et alcoolique. Il raconte son travail et son arrêt de la boisson. Les histoires de Placide ont débutées le 24 septembre 2007. Voici le dernier épisode. Vous pourrez lire la suite quand le livre sera publié...

 

 

face numéro 28

 

 

 

         Un soir, tard sans doute, je suis retourné dans notre rue. Je voulais voir si les lumières étaient allumées. Je voulais me rapprocher de ma fiancée. Je voulais éprouver dans mes chairs ce que le manque d’elle voulait dire. J’espérais secrètement que le mal serait si fulgurant que j’allais enfin prendre la décision de cesser de boire. J’avais tout de même pris la précaution de mettre deux cannettes de bières dans mes poches.

         Je me suis assis en face du numéro 28, c’était là que nous habitions. Je me suis adossé à une porte et j’ai regardé les fenêtres du deuxième étage. Elles étaient éteintes. Ailleurs, au numéro 26 par exemple, il y avait encore de la vie, et plus bas dans la rue également. Des couples heureux s’apprêtaient à aller se coucher. Des couples se lavaient les dents ensemble en partageant le verre à dent, le mari s’écartant du miroir pour permettre à la femme de se démaquiller. Le mari disant : tu es belle sans maquillage... Bon, je crois que je délirais, je ne me souviens plus très bien.

         Je fixais la fenêtre de gauche (notre chambre), quand, j’en fus convaincu, j’ai vu bouger les tentures... Ma fiancée me regardait.

         Non, je délirais. Les tentures ne bougeaient pas.

         L’air était frais mais Placide ne sentait plus les odeurs. Placide puait l’alcool, et cette odeur prenait le pouvoir sur toutes les autres.

         J’ai sorti une cannette de ma poche et je l’ai ouverte en la cachant sous ma veste pour atténuer le bruit. Une voiture a lentement remonté la rue. Quelque chose me disait que je devais me cacher, alors je me suis recroquevillé derrière une voiture en stationnement. La police est passée devant moi sans me voir. Quand je vous disais que quelque chose ne tournait pas rond. Sûr qu’ils m’auraient embarqué pour terminer la nuit au poste.

         Il était temps de partir. Le déclic n’avait pas eu lieu. Je n’avais rien ressenti. Juste un soupçon de regret, vite atténué par la perspective d’aller terminer ma nuit dans le seul café de Bruxelles ouvert toute la nuit.

         Je ne me souviens plus si ça faisait une ou deux semaines que ma fiancée m’avait demandé d’aller cuver mes faiblesses ailleurs, mais j’étais dans un sale état.

         Je me suis levé en rotant et j’ai remonté la rue en titubant. Un alcoolique retrouve très vite son cap. Au bout de cent mètres, je marchais presque droit.

         Direction le cimetière d’Ixelles. C’était là-bas que se trouvait le bar de la pause.

         Placide avait mal aux jambes et aux pieds. Il respirait avec difficulté. Il buvait en marchant, épiant devant, derrière pour voir si les flics ne revenaient pas. Placide ne se souvenait de rien (qu’avait-il fait quelques minutes auparavant ?), mais il savait où se trouvait le bar. Il croisa un groupe d’étudiants éméchés qui rentraient dormir quelques heures avant de reprendre les cours. Placide les envia. Lui aussi, dans le temps, pouvait électrocuter ses neurones toutes la nuit avec des cocktails détonants et être en forme après une courte sieste... Maintenant, il n’était plus que l’ombre de lui-même, l’ombre qui recouvrait toute forme d’espoir pour demain.

         A moins ... A moins de se prendre en main et de ne pas attendre que quelqu’un d’autre vienne vous sortir de la morgue...

 

 

       Patrick Ringal

 

 

 

16/03/2009

Peut-être à midi?

 peut etre a midi

      

 

   Je passais le plus clair de mon temps dans ma chambre. Je ne m’apitoyais pas sur mon sort, je réfléchissais, (quand j’avais les idées encore bien en place) et malgré cela, je ne parvenais pas à prendre une décision. J’écoutais la radio, je regardais par la fenêtre, une gorgée, j’observais les gens qui se rendaient à leur travail, qui se promenaient, une gorgée, qui ne se disaient pas bonjour. Je comptais les voitures, une nouvelle canette.

         J’essayais de prendre une décision. Je ne me souviens plus très bien. J’essayais de tomber au plus bas. Je ne méritais pas ma fiancée ni mon fils. Je ne sais plus.

         Je me foutais d’être ce que j’étais, je voulais atteindre le néant pour pouvoir sentir le froid me glacer. Combien de fois n’avais-je pas essayé d’arrêter de boire ? Des milliers de fois évidemment. J’ai cessé de boire chaque matin pendant vingt ans.

         Chaque matin, en prenant mon café, la peur me tenaillait le ventre ; quand viendra le signal ? Je buvais une deuxième tasse de café, je fumais ma deuxième cigarette, Dylan était parti à l’école, ma fiancée terminait son maquillage (elle était belle et fraîche, elle aimait son travail), puis elle venait m’embrasser en disant : je t’aime, vivement ce soir qu’on se retrouve ! (Elle rajoutait quelques fois avec une petite moue de dégout : je préfère quand tu te laves les dents avant que je t’embrasse, tu sens encore la bière !) Ma fiancée me lançait un dernier regard qui en disait long sur son envie de m’aimer à foison, puis elle balançait les fesses en signe d’appât avant de refermer la porte.

         Et moi, Placide, je trouvais que j’avais beaucoup de chances. Je buvais ma troisième tasse de café, je regardais loin, là où je ne me trouvais pas, pour tout dire, je tournais le regard vers cette zone sombre qui m’habitait depuis vingt et j’entendais ce foutu signal... Me faut une bière ! Alors je m’habillais en toute hâte, je n’attachais pas mes lacets, laver les dents ce sera pour plus tard, et je fonçais comme un trou de balle de 9 mm vers une petite surface que je savais ouverte dès huit heures du matin. J’achetais quatre Gordon, non cinq, et je refonçais, cette fois comme un cyclone avide de se charger au maximum, chez moi, heu chez nous, ..., enfin là où je pouvais boire sans être dérangé, ni vu ni connu, car c’était bien connu, Placide allait cesser de boire à midi...

 

 

       Patrick Ringal

 

12/03/2009

Placide... quelques souvenirs

 

Placide est chanteur et alcoolique. Il raconte son travail et son arrêt de la boisson. Les histoires de Placide ont débutées le 24 septembre 2007

 

 

 

 

quelquessouvenirs

 

        Je ne me souviens plus de grand chose. J’ai passé quelques semaines retiré dans un petit appartement que je louais pour une poignée d’euros. Le reste de l’argent que je gagnais passait de ma poche dans celle des propriétaires de night-shop. En fait d’appartement, c’était plutôt une chambre de deux mètres sur trois qui donnait sur une avenue bruyante ; je pouvais utiliser une petite douche dans le couloir et j’avais accès à une cuisine que je partageais avec les locataires du cinquième – étage que j’habitais.

         Ma fiancée m’avait demandé gentiment mais fermement, quelques semaines en amont, de quitter notre nid et de ne revenir que quand j’aurais cessé de cultiver le mythe de l’artiste maudit. Ma fiancée avait l’intention de m’attendre, bien que son jardin de patience fût bien dégarni...

         Je ne me souviens plus des détails. J’avais loué la première chambre que j’avais trouvée. Peu m’importais le confort. Je voulais boire et pour boire pas besoin de s’entourer du superflu ; un lit, une table avec des pieds en inox, une penderie branlante et des tentures d’un beige douteux qui me permettaient de m’isoler.

         J’avais envoyé un courrier aux américains, prétextant que j’étais très malade et que je devais renoncer au Messiah.

         J’étais dans le brouillard. J’avais décidé, puisque ma fiancée me le proposait, de me retrouver seul avec mes cannettes – de toute façon ma fiancée ne me parlait plus -.

         Un relent de mémoire me rappelait que j’avais bien chanté Bach et Telemann. J’avais trouvé ça triste. Ce n’était pas moi qui avait chanté mais mon double alcoolique. Un double qui n’avait peur de rien une fois qu’il avait son comptant de carburant.

         Mon fils Dylan était triste, mais il avait décidé de ne plus me voir tant que je prenais la direction du cimetière.

         - Je sais que tu dois mourir un jour papa, mais je voudrais que tu ne meures pas comme un lâche...

         Dylan n’avait que 14 ans !

         Alors, avec l’aide de ma fiancée, je me suis retrouvé seul. Je me disais que ça allait me donner un coup de fouet. Tout était rassemblé pour me donner conscience de la merde qui me collait aux talons, il suffisait de bien secouer le tout, de tourner la tête ailleurs que dans la direction des night-shop.

         Après une nuit dans cette chambre sans âme j’avais pris ma décision : je voulais arrêter de boire. Cette fois, juré, c’était la bonne ! Pas une vaine tentative, comme il y en eut des centaines, non, la vraie de vraie, mais il fallait que ma fiancée m’aide une dernière fois.

         J’ai essayé de l’appeler, mais elle ne répondit jamais. Sans doute voyait-elle mon numéro s’afficher. Finalement, elle m’envoya un sms disant : « Ne m’appelle plus. J’ai besoin de temps et toi aussi je crois. Apprends à me respecter en te respectant d’abord ! »

         J’ai tout laissé tomber et j’ai couru dans l’avenue. Après deux cents mètres, je n’avais plus de souffle. A quoi bon !

         Je suis entré dans un café et j’ai commandé une Duvel.

 

         Patrick Ringal

23/05/2008

Placide et le dos de sa fiancée

Placide est chanteur et alcoolique. Il raconte son travail et son arrêt de la boisson. Enfin, arrêt ... ! Les histoires de Placide ont débutées le 24 septembre 2007

 

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         Je ne suis pas rentré directement chez moi. Je me suis arrêté à quelques dizaines de mètres de l’hôpital. J’ai allumé la radio et j’ai ouvert une canette. Je me suis allumé une cigarette, j’ai un peu ouvert la vitre de mon côté. 

         Voilà, je pouvais souffler, et inspirer et avaler...

         La radio me tenait compagnie. (Je me contrebalançais du programme qui parlait des meilleurs crus 2005, mais c’était une présence qui se foutait elle que je boive. A vrai dire, je craignais un peu la réaction de ma fiancée. J’avais vraiment dérapé hier soir au mariage de mon ami et je savais que j’aurais à le payer d’une manière ou d’une autre...) 

         J’ai repensé au concert. Je me disais que j’avais bien chanté (sans m’en rendre compte) et que j’avais le droit de profiter de cette sensation du travail bien fait.

         Putain ! Je méritais ces bières ! Merde quoi ! 

         Une ambulance est arrivée. Jaune canari avec des lettres et des chiffres écrits à l’envers. Elle est entrée aux urgences et, de loin, j’ai pu voir qu’on sortait une civière avec un corps dessus, ou plus exactement (mais j’avais déjà englouti deux canettes) un ensemble d’appareils, de tubes, de Baxter qui accompagnait une civière. J’ai détourné le regard. Je ne sais pas pourquoi mais ça m’a paru ressembler fichtrement à ce qui m’attendait si je n’arrêtais pas de boire !

         Je suis rentré chez moi après quatre canettes (ces mauvaises copines). 

         Ma fiancée me tournait le dos. Elle buvait son café, assise, les jambes repliées contre elle, sur une chaise. J’ai lancé un joyeux :

         - Mon amour ! 

         Ma fiancée n’a pas bougé. Elle n’a même pas frémis.

         - Tu ne me demandes pas comment ça s’est passé... 

         Elle a haussé les épaules.

         - Et bien ça s’est très bien passé... (Par contre je sentais que le reste de la journée se passerait dans les tranchées !) J’avais une belle voix. 

         - Tu sens l’alcool ! C’est dégueulasse !

         - J’ai juste bu une bière pour fêter ce concert, et le cachet que je ramène chez nous ! 

         - Tu veux dire que cet argent servira à payer ta merde !

         Ma fiancée mettait toujours du temps avant de pardonner. 

         Je crois que les proches mettent du temps avant de ne plus en accorder aux alcooliques. Vous comprenez. Ils vous aiment de nombreuses années, même puant l’alcool, vous aidant comme ils le peuvent, vous rassurant, vous pardonnant au-delà du raisonnable, vous bordant pour que vous ne dormiez pas le ventre rebondi à l’air, vous murmurant avec un amour profond : s’il te plaît, fait le pour moi...

         Et puis, un jour, il est trop tard. Il n’y a plus de réserve de pardon. 

         Je crois qu’hier soir au mariage j’avais épuisé les dernières perles du chapelet de ma fiancée. C’était terminé. Elle ne voulait plus se remettre à prier pour que j’arrête de boire. Elle me tournait le dos et moi je me retrouvais face à moi-même pour la deuxième fois en quelques jours.

          Patrick Ringal 

   cequejevois@hotmail.com

  

16/05/2008

Placide en concert

         Placide est chanteur et alcoolique. Il raconte son travail et son arrêt de la boisson. Enfin, arrêt ... ! Les histoires de Placide ont débutées le 24 septembre 2007

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         Et c’est ce que j’ai fait ! (Pas dans un café, mais ailleurs.) 

         Je me disais que soigner le mal par le mal était le meilleur remède. Il y a des night chop tout près des églises. Je le sais parce que j’ai chanté dans bon nombres d’églises et que chaque fois j’allais m’approvisionner en canettes tout près de là.

         J’avais fait assez de vocalises et je vais vous apprendre qu’un chanteur d’opéra n’a pas besoin de trop chanter avant un concert – c’était avant qu’il fallait chanter, dans les semaines qui précédaient. 

         J’ai été boire deux bières dans ma voiture. J’ai mangé quelques bonbons à la menthe. Je suis retourné près des autres.

         En forme ? 

         Je ne réponds jamais à cette question monsieur le chef d’orchestre.

         (De toute façon il n’écoutait déjà plus la réponse.) 

         Le moment était venu.

         Je suis monté sur l’estrade, j’ai ouvert la partition, j’ai pris une grande respiration, l’orchestre a entamé le Bach avec nervosité et j’ai chanté. 

         La voix était belle. Les gens me regardaient et ça me donnait du souffle et de l’assurance. Je tremblais un peu mais on pouvait mettre ça sur le compte de l’immense effort qu’il faut fournir pour chanter un tel aria...

         Le chef me regardait de temps en temps en me souriant (comme mon père l’aurait fait à la veille d’un examen). 

         Les chefs d’orchestre aiment se sentir paternel avec leurs chanteurs. Ce sont eux qui dirigent ; ce sont eux qui décident de donner le LA à la représentation.

         Le chef m’a félicité d’un mouvement de tête à la fin de mon aria. 

         Ce fut le même mariage entre la musique et moi pendant le Telemann.

         Le concert s’est terminé sous des applaudissements nourris. 

         Je n’avais qu’une envie ... aller boire des verres et des verres, et fêter ces jours d’angoisses.

         Mais bon, je devais parler avec ceux, pour la pluparts inconnus, qui voulaient me dire que ma voix était belle. Et je les en remerciais. J’ai toujours trouvé que les gens étaient merveilleux quand ils aimaient avec passion ceux qui les faisaient rêver. L’art est essentiel à la vie et l’artiste n’existe que parce qu’il reçoit la vie des autres. 

         Nous avons été, l’orchestre et moi, dans un café où j’ai bu du café !

         Oui, oui, je te promets, j’ai cessé de boire ! 

         Et bien ça s’entend, ça je peux te le dire !

         Je sais, moi aussi je l’entends ... (pauvre con !) 

         Je suis resté une demi-heure et enfin j’ai pris le chemin de ma voiture où m’attendaient quelques canettes, mes bonnes copines.

         Pour quelqu’un qui avait cessé de boire, je crois que j’avais perdu le mode d’emploi. 

         Il est tellement facile de mentir. L’alcoolique est champion aux J.O. de l’hypocrisie. L’alcoolique aime mentir parce qu’il se préserve son petit jardin secret meurtrier.

         Dans ma voiture, je commençais à me dire que j’aurais mes chances à la « Star académie » !

 

 

 

 

           Patrick Ringal

 

    cequejevois@hotmail.com

 

 

26/01/2008

Placide reçoit une visite

Placide est chanteur et alcoolique. Il raconte son travail et son arrêt de la boisson. Enfin, arrêt ... ! Les histoires de Placide ont débutées le 24 septembre 2007

 

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         Je rentre dans l’église. Au passage, je donne un euro à la vieille dame, la vieille fausse bigote qui m’ouvre la porte en disant : que Dieu n’oublie pas les petites gens. Elle me remercie d’un sourire à une dent. Un euro pour une dent. Ainsi va la vie. Il faut choisir ; boire ou aller chez le dentiste. 

         L’église est déjà à moitié remplie, pourtant le concert ne débutera que dans une heure et demie. (Je n’ai jamais compris comment la passion de la musique classique pouvait amener des gens à venir se geler les fesses sur des chaises de bénitier nonante minutes (quatre-vingt dix) avant un concert... Dieu est avec eux. Ils sont là, sages, recueillis, communiants en silence et en pensée avec Bach et Telemann. Je ne peux pas leur en vouloir, sauf qu’ils me foutent les jetons ! C’est du public de premier choix et moi je n’ai justement pas une voix de premier choix ! Mais qu’est-ce qui ma pris de boire autant hier au mariage de mon ami !)

         Je me dirige tout droit vers le fond. Je passe derrière l’autel et je vais me réfugier dans la pièce du curé. Ah, il fait bien chaud ! Je suis le premier. Je vais donc pouvoir chauffer ma voix. 

         Tralala, c’est parti. Et tant pis pour la rumeur qui va « enflente » : ne me dites pas que c’est Placide qui chante ? Non, sûrement pas, lui il a une très belle voix ! Vous allez entendre la voix grave et belle du bon dieu. Placide et Bach ne font qu’un.

         Tralala, je continue, malgré les graillons, les graviers, les écueils, les tentacules qui enlacent mes cordes vocales et encombre la voix divine. 

         Pfeu... Pas de souffle. Trop fumé hier au mariage de mon ami.

         Placide, tu donnes une piètre image du chanteur d’opéra. Ne doit-il pas montrer l’exemple et s’abstenir de tous plaisirs ici-bas ? 

         Après une demi-heure de ce calvaire, de ce chemin de croix, la voix retrouve un peu de sa souplesse.

         Je vais jeter un coup d’œil dans l’église... 

         Et qui je vois... ?

         Mon fils Dylan qui s’avance vers moi. Je lui fais signe. Il me répond par un petit geste de la main, très discret, l’air de rien (il n’aime pas trop s’exhiber en public). 

         - Mais alors ! En voilà une surprise ! que je dis.

         - Salut p’pa ! 

         - Tu viens m’écouter ? Tu viens me porter chance ? Viens que je t’embrasse ! Je t’aime mon fils...

         - Moi aussi je t’aime, dit-il tout bas. Dis, on est obligé de s’embrasser devant les gens ? 

         - Non, tu as raison, viens, entre.

         Il me suit dans la pièce bien chauffée. 

         - Tu ne peux pas savoir comme ça me réchauffe le cœur et la voix que tu sois là !

         - Heu... p’pa, je ne vais pas rester. 

         - Ha... Bien. Ben ce n’est pas grave. Tu n’as jamais aimé le classique hein ?

         - Si. Enfin, surtout quand c’est toi qui chante. Mais, écoute, Vadim m’a demandé de venir passer la journée avec lui. On ira faire du vélo et puis, peut-être que si tu me donnes vingt euros, je pourrai m’acheter à boire et aussi un sandwich et quelques bonbons ? 

         - Bien, je vois que tu es passé par amour pour ton père ! Mais non, je déconne ! C’est mieux, même beaucoup mieux, de faire du vélo que de venir s’embêter avec les vocalises de Bach !

         Je lui donne dix euros. 

         - Je crois que ça suffit non ?

         - Merci ! T’es trop génial ! Oui, ça suffit évidemment ! Je t’aime ! 

         Ah ça, Dylan n’est pas avare de ses sentiments et je sais qu’ils sont sincères.

         - Allez, file ! 

         - Merde hein !

         - Hum, hum... 

         Il disparaît. Mais il flotte dans la pièce comme un parfum de tendresse, et peut-être aussi une effluve de solitude...

         Pour le coup, j’irais bien me descendre une ou deux bières au café du coin... 

         Aaah non !

 

            Patrick Ringal

 

    cequejevois@hotmail.com

  

11/01/2008

Placide se demande pourquoi ...

 

 

                  Les histoires de Placide ont débutées le 24 septembre 2007

 

 

 

 

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         Oui, pourquoi (alors qu’il ne lui reste que dix minutes avant d’entrer dans l’église et de chanter Bach et Telemann) il est si difficile de cesser de boire ? Enfin, boire non, mais difficile de ne plus mettre de vin dans son eau ou du whisky dans son coca ou encore de la bière dans une canette... 

         Hier soir, il s’est fendu d’une belle tournante suivie d’une belle absence. Ce matin, grâce à sa fiancée, il a réussi à se lever. Merci ma chérie ! Mais bon sang dans quel état ! Une épave, et je dirais même une sacrément vieille épave, une bondieuserie d’épave toute fendue...

         Pourquoi est-ce si difficile ? Sans doute parce qu’il vit en ville. Voilà l’explication. En ville il y a trop de night shop ! 

         Prenons un soir normal. Un soir d’arrêt de la boisson. Tout va bien, et puis, soudainement, Placide se dit qu’un dernier adieu à la bière ce serait pas mal ! Promis, la dernière fois dire adieu. Alors (même à 2 heures du matin), il suffit de descendre la rue, de tourner à gauche, de marcher 25 mètres et voilà que s’offre à lui la panoplie complète des alcools dans un night shop. Si celui-ci est fermé, pas de panique Placide, on continue, on tourne à gauche un peu plus loin, on remonte la rue sur 112 mètres et voilà un deuxième night shop ! Si celui-ci est encore fermé (y aurait-il une épidémie ou un raid des alcooliques anonymes ?) on fait demi-tour et on se dirige vers le boulevard. Là-bas, sûr, comme les nuages sont porteurs de pluies et de déprime, sûr qu’il y a un magasin ouvert toute la nuit ! Bon, c’est plus cher, mais quand on aime on ne compte pas...

         Alors que si Placide vivait en milieu rural ! Ah ! Ce serait une autre paire de c... Il faudrait prendre la carriole et se taper des kilomètres avant de voir la lumière ! Et encore, rien n’est moins certain. On n’a pas la même notion de la nuit à la campagne. On ne dort pas de la même façon. On n’est pas alcoolique de la même manière... Par exemple, à la campagne, on fait des stocks dans son grenier ou à la cave ... et pas seulement de foin ! En milieu rural, on sait que tout est fermé entre 19 heures et 8 heures du matin. Celui qui a cessé de boire doit attendre toute une nuit avant de se précipiter chez l’épicier. Une nuit ! De quoi réfléchir ...

 

 

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         Placide se dit (quelques minutes avant sa surprise-party avec Bach et Telemann) qu’il devrait aller vivre à la campagne pour cesser de boire. 

         Je ne crois pas que ce soit la bonne solution, mais laissons-le croire aux lendemains qui chantent.

         Placide se rendra compte, très rapidement, qu’il n’y aura pas assez de night shop en milieu rural...

 

 

 

 

            Patrick Ringal

 

    cequejevois@hotmail.com

 

 

05/12/2007

Placide au mariage de son ami

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         Finalement, la répétition ne s’est pas trop mal passée. (Voir le 14 novembre 2007) J’ai chanté. C’est tout. Ni mieux, ni moins bien qu’un autre chanteur. Je n’ai impressionné personne, surtout pas moi-même, mais je me dis que je ferai mieux dimanche prochain au concert. 

         Samedi, j’ai été à un mariage. J’étais invité par un ami qui se mariait enfin après treize ans de vie commune avec sa compagne... Y en a qui prennent le temps ! Mais c’est peut-être mieux ainsi. Ces deux là savent pourquoi ils se passent l’alliance au doigt.

         Quelle journée ! Que du beau monde ! Que des amis et des proches ! Et surtout du vin, du mousseux et de la bière ! Des ennemis ceux-là ! 

         J’ai passé la journée à rôder autour du bar. J’ai joué à cache-cache avec les serviteurs. J’ai fermé les yeux pour ne pas être tenté. Je me disais : Placide, si tu veux être fier de toi, tu ne dois pas boire. Et puis le diable s’est penché au-dessus de mon épaule. Il m’a soufflé son haleine chargée d’alcool. Il m’a murmuré d’une voix douce, une voix de contralto chantant du Mahler : que diable ! C’est un mariage... Tu ne vas pas tous les jours à un mariage non ? Alors, aujourd’hui tu peux boire quelques verres. Juste aujourd’hui...

         C’est bien connu, il ne faut jamais retoucher à l’alcool, il ne faut même pas retoucher un bouchon de liège ou une capsule de Jupiler. Mais il avait une voix tellement douce. Il m’a promis que le lendemain ne serait pas difficile, qu’il ne déchanterait pas, que je pourrai chanter comme au bon vieux temps, sans angoisses, sans trac. Il y avait de l’hymne à la joie dans sa voix. Le diable peut être sincère... Le diable ne trompe pas toujours. Pourquoi tant de gens l’écouteraient... ? 

         Il m’a entraîné vers le bar. Regard tout autour... Personne en vue. Personne pour venir me dire : Qu’est-ce que tu fous Placide ! Ma fiancée était hors de vue (elle discutait avec une amie d’enfance). Tiens, à ce propos, où était mon fils ? Chez Vadim sans doute...

         Le diable m’a servi un verre de mousseux. Je l’ai bu d’un trait, vite fait, en cachette, et les bulles ont pétillé dans mon crâne de piaf ! Pour le coup, j’ai attrapé des ailes. J’en ai avalé encore quelques-uns, et j’ai été papillonner à la réception et je crois que j’ai emmerdé un sacré bon nombre d’invités ! 

         Bref, je ne me souviens plus de la suite. Grâce à ma fiancée, je suis rentré à la maison sans dommage (excepté les dommages fait à notre couple). Elle a même pensé à mettre le réveil pour que je ne sois pas en retard à mon concert !! A mes cantates de Bach et de Telemann !!

         Réveil sur lequel était scotché un petit mot : « N’oublie pas qu’un alcoolique pue de la bouche toute la nuit et qu’il était pitoyable d’assister à ton spectacle au mariage de ton ami ! J’espère que ton concert sera meilleur que le concert de conneries que tu as débité hier ... Je ne te souhaite pas Merde ! »

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          Patrick Ringal

 

  cequejevois@hotmail.com

 

 

14/11/2007

Placide face à l'orchestre

 

 

 

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         Allez, un petit coup de fouet, un bon petit jus de pomme bien sucré et dégueulasse, avant de commencer cette première répétition avec orchestre (voir Placide du 04 novembre 2007) ! Hop ! Maintenant gamin, faut sortir de la voiture et marcher droit vers la tranchée... Là-bas, il y aura des archers et des tromblons pour te canarder.

         Placide n’a jamais eu autant le trac avant une répétition. C’est parce qu’il n’y a pas assez de bières dans son estomac et surtout dans le cœur. Il n’est pas sous l’emprise vaporeuse et anesthésiante de l’alcool. C’est quelque chose d’être lucide ! Nom de nom, on voit le monde comme il est, et le monde n’est pas à portée de main ; faut se battre pour en faire partie. Un petit coup de gnôle et nous voilà sur une autre planète. 

         Je franchis la porte d’entrée. Ils sont tous là. Tout l’orchestre est en place, en arc de cercle autour du chef, armes et instruments à la main. J’ai un coup au cœur quand le chef m’interpelle !

         - Ah, vous voilà ! Bonjour Placide, je suis content de travailler avec vous. Bienvenue.  En forme ? 

         - Heu ... (Pour tout dire, on n’est jamais en forme avant une première répétition. Merde quoi ! En forme ! Non, je ne suis pas en forme ! Je voudrais être agent communal ...)

         - Bien parfait ! Je savais que je pouvais compter sur vous ! Nous avons du pain sur la planche, alors on va tout de suite commencer par le grand aria du Telemann. Messieurs, dames, vous allez entendre ce que chanter veut dire ... Vous êtes prêt Placide ? 

         - Heu, oui...

         - Alors, à vos postes ! Archets en positions ! Trombones, pavillons levés ! Que la musique tonne !

 

 

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         Pas le temps de me poser. Le chef militaire lève sa baguette ... Même pas le temps de prendre ma partition. Je farfouille aussi vite que je peux dans mon sac. Ah, la voilà. Vite retrouver la page ... 

         - Placide ! C’était à vous ! Que diable !

         - Je ne trouvais pas ma partition. 

         - Bien, reprenons, et ne me faites plus ce coup là !

         Me voilà tout à fait à l’aise d’entendre des paroles aussi encourageantes ! Ma fiancée, que n’es-tu près de moi pour me masser le dos et me dire que je suis le plus beau ... !

         Le monde n’est pas à portée de main.

 

 

 

 

           Patrick Ringal

 

   cequejevois@hotmail.com

 

 

04/11/2007

Placide et l'employé communal

 

 

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         Voilà, je suis fin prêt ! Je viens de me garer devant la salle de répétition. Je souffle un peu. Fin prêt, oui, sauf que je n’ai pas de voix. Mon mal de gorge n’a fait qu’empirer. J’ai passé une horrible nuit (une nuit de raclements, de déglutitions, une nuit à me relever pour aller boire une tisane de thym avec du miel et du citron, une nuit sans cauchemars mais aussi sans sommeil). 

         Au petit matin, j’étais déjà entrain de chanter mentalement mes arias et mes récitatifs. Je ne trouvais plus les notes, ni mes entrées, ni mon fils Dylan, d’habitude si prompt à se lever tôt pour jouir de la vie. Il est chez sa mère Placide. Ah oui, j’avais oublié !

         Est-ce qu’il n’aurait pas été plus simple d’être employé communal dans un cimetière ? Ceux-là doivent bien dormir. Ils vivent au grand air, dans des lieux calmes. Ils peuvent avoir la gueule de bois, personne ne s’en plaindra. Quand on enterre un proche on ne fait pas attention aux autres et encore moins à l’employé communal. C’est vrai qu’il y a pas mal de boulot le 1er novembre, mais qu’à cela ne tienne, dès le 02 ça se calme. Et puis, une fois qu’il est sous terre, le défunt vous foutra la paix. Ce n’est pas lui qui ira rapporter à la direction que le bois est pourri ou qu’il y a des infiltrations d’eau, ni qu’on fait une pause pas tout à fait réglementaire pour se prendre une bonne Maes.  Pas de réclamations ! Peinard ! Et surtout, pas de soucis si on n’a plus de voix... 

         Alors que moi, j’ai choisi la musique et le chant. J’ai choisi de griller ma moelle à toute vapeur tellement j’ai le trac.

         Fin prêt pour entrer dans l’arène et me mesurer à l’orchestre et au chef, mais pas certain que je m’en tirerais sans bavures. Il y a toujours un couac. Bah ! Ce n’est qu’une répétition Placide ! Je sais... Laissez-moi vous dire que si on chante mal à une répétition, on a déjà brûlé une bonne partie de son crédit, même si le concert est dans six jours. 

         Allez, faut que j’y aille.

         J’espère que je n’en sortirai pas les pieds devants. Et si ça arrive, et bien mon employé communal s’occupera de moi... Et c’est promis, on boira une bonne Maes ensemble !   

 

 

         Patrick Ringal

  cequejevois@hotmail.com

  

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